| Recherche scientifique et innovation: "La recherche doit avoir un impact sur le développement du pays" |
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| Dimanche, 07 Août 2011 20:43 |
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"Le Pays" : Un département plein consacré à la recherche scientifique et à l’innovation, y a-t-il une rupture dans la démarche des pouvoirs publics ? Pr Gnissa Isaïe Konaté : En réalité, il n’y a pas de rupture en tant que telle. C’est plutôt une continuité dans l’amélioration de l’action du gouvernement. La recherche scientifique et l’innovation sont un vaste domaine qui est transversal. Et le fait de leur consacrer un ministère plein est peut-être le signe d’un intérêt accru, d’une plus grande responsabilisation du département dans la promotion du développement. Le fait de créer un ministère de la Recherche scientifique et de l’innovation ne veut pas dire que l’on va créer une tour d’ivoire pour les chercheurs. Il faut voir cela comme un signal que le gouvernement demande plus aux acteurs du domaine.
Les chercheurs ont été enthousiastes à la création de ce ministère, partagez-vous leur sentiment ? Oui je partage cet enthousiasme. Mais, il ne faut pas le considérer comme une recherche d’indépendance. Il traduit plutôt le sentiment pour les chercheurs que l’on leur accorde plus d’importance et de responsabilité dans la résolution des questions de développement de notre pays. Et cela est valable pour tous les chercheurs quelle que soit leur position de recherche.
Quelle est la différence entre la recherche scientifique et l’innovation ? Pour simplifier, l’innovation part de quelque chose qui existe. Elle apporte à l’existant une amélioration. Dans l’enseignement, on peut apporter des innovations dans la méthode pédagogique. On peut aussi apporter une innovation en matière de gouvernance, qu’elle soit économique ou politique. Mais pour la plupart des gens, quand on parle d’innovation, ils voient tout de suite, l’innovation technologique. Prenez le téléphone portable depuis son apparition, sa taille varie et se miniaturise. Cela est valable pour les fonctions des ordinateurs ou des portables. Celles-là sont plus visibles, mais les innovations touchent tous les domaines de la vie. Pour nous, c’est l’amélioration de ce qui existe pour une plus grande efficacité d’utilisation, pour une plus grande performance. Bien attendu, ce qu’il faut comprendre et qui est fondamental, c’est que l’innovation a une forte connotation socioculturelle. Ce que nous considérons ici comme innovation peut ne pas l’être dans un autre pays. Il faut toujours la relier au contexte socioculturel et au niveau technologique du pays. Au Yatenga, il existe cette technique du zaï qui consiste à faire des trous avant la saison des pluies et y mettre de la paille pour en faire du fumier. L’INERA s’en est inspirée et a créé le "zaï-mécanique". C’est une amélioration. La recherche, c’est une autre démarche. Elle part d’une hypothèse de quelque chose qui n’est pas encore connu, élabore une méthodologie et aboutit à des résultats qui peuvent être tout à fait nouveaux, des inventions.
Qu’est-ce que le chef de gouvernement attend concrètement de votre département ? Le Premier ministre adresse à chaque ministre des attributions dans les domaines qui relevent de son département d’une part, et d’autre part, chaque année, il adresse une lettre de mission à chaque département ministériel. Autrement dit, ce qu’il attend de vous en termes de résultats au terme de l’année. Nous avons reçu ces deux documents. Nos attributions ainsi que nos missions sont très claires. Par exemple, tout ce qui est conception, coordination et élaboration des programmes de recherche est de notre ressort. Nous avons pour mission d’élaborer une politique nationale de l’innovation. Nous avons une attribution qui est très importante, la valorisation des résultats de la recherche, le développement de la coopération scientifique à tous les niveaux. Nous veillons à l’élaboration et au respect des normes en matière de recherche. Nous avons également la lourde mission de veiller à la protection du patrimoine scientifique, des inventions et des innovations du Burkina Faso. Si nous avons des inventions importantes, il est impérieux de les protéger contre les pirates.
Au vu de vos missions et attributions, doit-on s’attendre à un réaménagement du dispositif actuel en matière de recherche scientifique et technologique ? Nous avons pour principe que les structures soient au service des missions. On ne crée pas une structure pour se demander après ce qu’elle doit faire. Vu sous cet angle et en rapport avec notre lettre de mission, il pourrait y avoir des redondances. Le système actuel est bâti autour du CNRST (Centre national de la recherche scientitique et technologique) avec ses instituts et ses directions qui ont des missions. Probablement, il y a aura des doublons avec ce système qui existe depuis des décennies, restructuré plusieurs fois. Si nous devons procéder à des changements, ce sera sur la base d’éléments précis et conformément à notre mission. Nous sommes en train d’engager sur instruction du Premier ministre un audit au triple plan scientifique financier et gestion des ressources afin de voir comment adapter ce dispositif à nos ambitions. L’un des objectifs prioritaires est que la recherche doit contribuer à la transformation des systèmes productifs dont le plus important est l’agriculture. Il y a également les facteurs de production tels que l’eau, l’énergie, etc. La recherche doit avoir un impact sur le développement du pays. Donc, nous sommes obligés de regarder quelles sont les structures qui peuvent nous y aider. La question se pose en termes d’adéquation des structures existantes avec nos missions. Les résultats de l’audit vont permettre de prendre alors des décisions en connaissance de cause. En ce moment là, nous pourrons procéder à une refondation du CNRST. Aujourd’hui, vous me posez la question sur ce que sera ce réaménagement, je ne saurais vous répondre.
Où en est-on avec l’audit ? Au point où on en est, l’audit a pratiquement démarré. Les termes de référence sont déjà là, nous avons demandé les ressources au niveau du ministère des Finances. Des partenaires que nous avons contactés pour cet audit externe sont également très intéressés et je pense que d’ici la fin de l’année, on sera situé. A la lumière des résultats de l’audit et des missions du ministère, nous allons procéder à la refondation de notre système avec à l’esprit de faire mieux que ce qui existe.
L’intérêt des autorités est manifeste pour ce nouveau département. En sera-t-il de même lors des affectations budgétaires quand on sait que la recherche est souvent le parent pauvre lors des arbitrages budgétaires ? Bien sûr, nous espérons que cette volonté sera présente lors des arbitrages budgétaires. C’est une équation qui n’est pas propre au Burkina. Même les pays développés sont confrontés à ce casse-tête. Les actions de recherche sont scindées en deux groupes. Les activités de recherche de souveraineté : l’INERA a par exemple plus de 30 000 écotypes de variétés végétales qu’il faut connaître, caractériser, maintenir et valoriser. Très peu de partenaires s’y intéressent parce que c’est un travail de longue haleine et les résultats ne sont pas immédiats. Au niveau de la station de Saria, l’INERA possède un dispositif d’expérimentation sur les sols. Le sol a besoin de nourriture et il ne faut pas l’exploiter comme une mine. Il faut lui redonner de temps en temps de la nourriture pour qu’il se reconstitue. A ce niveau, l’INERA a cette expérience sur la fertilité des sols qui est de près de 50 ans. Ce dispositif explique comment exploiter rationnellement le sol. Personne ne se bouscule pour ce genre d’activités. Il y a le secteur de la recherche biotechnologique qui est très concurrentiel. Vous trouverez très peu de personnes pour vous financer. De l’autre côté, il y a les activités de recherche- développement. Un partenaire peut vous donner de l’argent pour lutter contre un parasite donné sur deux ou trois ans. Si son financement s’arrête, que faire ? Ces activités de recherche-développement se font sur le court terme. Mais, ces deux groupes d’activités sont importants. Et ces activités ne sont possibles que s’il y a des connaissances de base qui sont générées. La première catégorie doit être normalement financée par le budget de l’Etat. Ce sont des activités dites de souveraineté. Les autres peuvent l’être par l’Etat et ou par des partenaires techniques. Le fait que nous ayions un ministère dédié traduit un intérêt croissant des pouvoirs publics pour la recherche et je suis persuadé que cela va se traduire par une dotation financière plus importante, mais orientée sur des activités à impacts sur notre économie.
Le problème des fonds C’est pour cette raison que nous projetons la mise en place d’un fonds pour financer la recherche et l’innovation. Ce sera des fonds à caractère compétitifs avec appel à projets et un conseil scientifique fera la sélection des projets à financer en fonction de leur pertinence. L’intérêt d’un tel fonds est d’encourager les partenaires à nous appuyer parce que l’Etat est déjà engagé. Il faut également dire qu’il y a beaucoup de financements disponibles pour la recherche et l’innovation et je peux vous dire que les chercheurs du CNRST ont une bonne expérience en matière de recherche de fonds. Et je crois que nous allons continuer dans ce sens pour avoir des ressources complémentaires. Ce sont des opportunités pour résoudre nos problèmes de développement.
Nos chercheurs n’arrivent pas malgré les résultats intéressants à faire la jonction avec le terrain, c’est-à-dire la vulgarisation. Quel est le problème ? La valorisation des résultats de la recherche est une des missions qui nous ont été confiées. Nous sommes en train de proposer au gouvernement la création d’une direction générale de la valorisation des résultats et des innovations. Une des raisons est liée probablement au système de communication. Le tout n’est pas d’avoir un résultat. Il faut un résultat qui corresponde à un besoin. Ensuite, il faut en informer les acteurs intéressés qui doivent être impliqués. On parle de plus en plus de faire participer les bénéficiaires pour faciliter l’appropriation des résultats et des innovations. Je prends l’exemple du riz. Nous en importons pour près de 35 milliards de F CFA l’an. Pourtant, les pouvoirs publics ont mis le paquet en investissant dans les plaines aménagées afin que les paysans puissent produire du riz. Dans le Sourou, on dispose de plus de 30 000 hectares de terres irriguées mais seulement 3 000 sont utilisés. Pourtant, des travaux important sur les espèces améliorées sont disponibles. On s’est aperçu que la production de riz a doublé, voire triplé en quelques années. Parce qu’il y a eu une décision politique de booster le secteur avec la SONAGESS (Société nationale de gestion des stocks de sécurité) qui rachète le riz aux producteurs et le ministère de l’Agriculture qui donne les intrants. Je me rappelle qu’en 94 après la dévaluation, on a préconisé la culture du riz pluvial parce qu’on voyait bien que les prix allaient doubler sur le marché international. Mais l’idée n’est pas passée. Le marché national n’était pas suffisamment préparé à cela, sinon on serait loin aujourd’hui si les mesures qui ont cours actuellement pour le riz avaient été effective en 1994. Prenez le sésame. La variété la plus cultivée chez nous date de 25 ans. Personne n’a vulgarisé le sésame. Cette spéculation connaît un boom tout simplement parce qu’il y a un marché porteur tellement rentable que c’est devenu une culture d’exportation. C’est pour dire que l’exploitation de la valorisation des résultats de la recherche dépend, il est vrai du chercheur qui doit veiller à ce que sa technologie soit rentable et accessible. Mais en plus, il faut de la communication et de l’information au niveau des producteurs et surtout des marchés. De la production à la transformation jusqu’au marché, l’information doit être disponible.
Pour faire de la recherche, il faut des laboratoires bien équipés et aux normes internationales, est-ce un défi ? La recherche est un tout. Quand on décide de la faire, il faut aller jusqu’au bout. C’est une question de choix. Et je ne crois pas en une recherche pour le Sud et une autre pour le Nord. C’est une question de compétences et de moyens. Pour les thématiques émergentes tels les biotechnologies et les changements climatiques par exemple, un pays comme le nôtre doit-il s’y intéresser ? Je dis oui parce que c’est l’avenir qui s’y décide. Dans le cas des biotechnologies, le Burkina est pratiquement un des premiers pays à s’y investir pour résoudre des questions de développement. En 2002, quand le Burkina a décidé de s’engager dans cette voie pour fabriquer le coton OGM, on s’est donné les moyens de nos ambitions : laboratoire ressources humaines et financières. Les résultats sont là aujourd’hui. Bien sûr, la création d’un OGM, c’est beaucoup d’argent. C’est pour cette raison que nous mettrons l’accent sur le partenariat, la coopération bilatérale et multilatérale pour maîriser ces technologies.
Monsieur le ministre, est-ce que les entreprises burkinabè soumettent des problèmes à résoudre à nos chercheurs à partir de votre expérience du terrain ? Vous me poser là une question importante. Il y a deux situations. On a deux catégories d’entreprises constituées par les succursales des multinationales. Et les multinationales, vous le savez, ont leurs propres laboratoires. Elles ont leur système de recherche. Ce genre d’entreprises préfère s’adresser à la maison-mère pour certains problèmes plutôt que de s’adresser à nos structures nationales. Cependant, lorsque ces succursales s’intéressent à des produits locaux, il arrive qu’elles passent des contrats avec le système national de recherche pour les appuyer dans la génération d’une information ou la fabrication d’un produit précis. Il y a le privé national ou des sociétés mixtes. Je prends le cas de certaines PMI ou PME. Dans le domaine de l’agriculture, nous avons toujours travaillé avec les sociétés cotonnières pour la recherche de nouvelles variétés ou la lutte contre les ravageurs du cotonnier ou encore le test de nouvelle formule d’engrais. La SN-SOSUCO s’adresse également à nos instituts de recherche, et d’autres entreprises agro-alimentaires le font également. Mais je tiens à préciser que ce n’est pas la règle comme en Europe où le privé court après la recherche pour créer de nouveaux produits ou pour améliorer ceux existants dans l’optique d’être toujours plus compétitifs. Cela m’ammène à parler de l’innovation qui est un volet important au sein du département. C’est un volet qui, jusque-là, n’a pas reçu beaucoup d’attention mais qui est capital dans ce que nous voulons faire. J’ai tantôt parlé du zaï. C’est par l’innovation que nous allons rendre nos PME et PMI plus performantes dans le paysage économique. L’agro-alimentaire est très important parce que nous sommes un pays agricole. Lors de la nuit du mérite organisée par le ministère du Commerce et de l’industrie, on a pu voir des lauréats qui se battent pour mettre sur le marché des produits nouveaux ou pour s’améliorer dans le domaine de l’élevage traditionnel par exemple. Il y a un élément qu’il ne faut pas oublier. C’est un ministère transversal et nous devons nous battre, faire appel à tous les autres ministères afin que nous fassions avancer l’innovation dans notre pays. Une étude importante sur l’état des lieux en matière d’innovation et des technologies est en préparation. Il s’agit de faire le point en matière d’innovation et des technologies, voir le niveau d’utilisation des innovations qui existent mais surtout de recueillir les besoins en innovations et en technologies. Prenons la bonne dame qui vend le déguè au bord de la rue, peut-être a-t-elle des problèmes de conservation pour mieux vendre, c’est valable pour le séchage de certains produits, de médicaments traditionnels, etc. L’innovation dont nous parlons doit être placée dans le contexte du Burkina. Améliorer constamment ce qui existe. Ce n’est pas la peine d’aller chercher des innovations ailleurs si les gens ne sont pas capables de l’utiliser efficacement. Nous avons rencontré un innovateur qui propose une barrique que l’on peut ouvrir et nettoyer et don l’intérieur est protégé par une peinture alimentaire pas du tout toxique. Il résout un problème sérieux d’hygiène chez nous. Mais aux Etats- Unis, cela va faire rire les gens parce qu’ils ont dépassé ce stade. Il y a longtemps que les Américains sont au robinet. Ce que nous souhaitons promouvoir, ce sont des innovations adaptées à notre contexte, qui nous permettent de résoudre nos problèmes. Bien sûr, il y a les innovations de rupture que nous vivons actuellement, le passage du fil au cellulaire, du fax à l’E-mail.
Propos recueillis par Abdoulaye TAO Source : Le Pays
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| Mise à jour le Samedi, 17 Septembre 2011 17:36 |